Chapitre 26
La connaissance est le domaine du légiste, de la même manière qu’elle est une source de crimes.
Code gowachin.
— McKie était en train de se dire qu’il aurait dû se douter qu’une mission attribuée par Jedrik ne pouvait pas être quelque chose de simple. Inévitablement, il fallait qu’il y ait des complications dosadies.
« Ils ne doivent pas douter un seul instant que tu sois réellement mon lieutenant. »
« Alors, il faut que je sois ton lieutenant. »
Elle fut satisfaite de sa réponse et lui exposa les grandes lignes de son plan, non sans l’avertir que l’affrontement à venir ne serait pas une comédie. Il devait réagir en interlocuteur parfaitement conscient des exigences de sa planète.
La nuit tomba sur Chu tandis qu’elle achevait de le préparer à sa tâche. Lorsqu’ils retournèrent au poste de commandement où Tria et Gar attendaient toujours, l’occasion se présenta exactement comme l’avait prédit Jedrik. Il s’agissait d’une offensive lancée par Broey contre la Porte 18. Elle jeta un ordre bref en se tournant vers lui :
« Trouve pourquoi ! »
McKie partit en courant et ne s’arrêta que le temps de prendre avec lui quatre hommes qui attendaient devant la porte. Gar et Tria ne dissimulèrent même pas leur surprise, remarqua-t-il. Ils s’étaient fait une opinion précise sur le statut de McKie et se voyaient obligés de la réviser entièrement. C’était Tria qui devait être la plus perplexe, troublée comme elle l’était par les questions qu’elle se posait sur elle-même. McKie se doutait bien que Jedrik ne manquerait pas l’occasion d’amplifier sur-le-champ son incertitude en lui annonçant qu’il partirait avec elle et son père dès qu’il serait revenu de la Porte 18.
« Vous devrez considérer ses ordres comme mes propres ordres. »
La Porte 18 se révéla être autre chose qu’un incident mineur. Broey s’en était emparé en même temps que de deux des immeubles qui l’encadraient. L’un des assaillants s’était laissé tomber du haut d’une fenêtre au beau milieu de l’une des meilleures unités de Jedrik avec une bombe qui avait causé d’effroyables ravages.
« Plus d’une centaine de morts », lui annonça un messager hors d’haleine.
McKie était ennuyé par les implications que représentait une attaque-suicide, mais il ne pouvait se permettre de prendre le temps de les évaluer. Il fallait à tout prix éliminer cette menace. Il donna des ordres pour que deux manœuvres de diversion soient exécutées tandis qu’un commando faisait sauter l’un des deux immeubles tombés aux mains de l’ennemi. En même temps, la porte se trouva enfouie sous les moellons. Du même coup, l’autre immeuble était isolé. La rapidité foudroyante de cette victoire conféra à McKie un immense prestige aux yeux des troupes de Jedrik et les officiers exécutèrent ses ordres avec empressement lorsqu’il leur demanda de faire le plus possible de prisonniers et de les lui amener pour qu’il les interroge.
Obéissant aux instructions de McKie, l’un des quatre gardes qu’il avait amenés avec lui apporta une carte du secteur qu’il fixa au mur. Moins d’une heure s’était écoulée depuis qu’il avait quitté Jedrik, mais il avait l’impression d’avoir pénétré dans un autre monde, beaucoup plus primitif encore que celui dans lequel évoluait cette terrible femme qui avait tout déclenché. C’était toute la différence entre l’action perçue au second ou au troisième degré, par récit interposé, et l’action vécue physiquement. Les explosions et les sifflements des projectiles enflammés dans la rue en contrebas exacerbaient encore cette sensation.
Considérant la carte, McKie décréta :
« Ça m’a tout l’air d’un piège. Retirez toutes nos troupes de ce secteur, à l’exception d’une force d’occupation mobile. N’oubliez pas de prévenir Jedrik. »
Des assistants se hâtèrent d’obéir. Seuls, un des gardes et deux officiers subalternes demeurèrent dans la salle avec McKie. Le garde demanda :
« Et l’endroit où nous sommes ? »
McKie examina la salle où ils se trouvaient. C’était une grande pièce carrée aux murs peints en brun. Deux fenêtres donnaient sur une rue située du côté opposé à celui de l’immeuble qui résistait encore, à proximité de la porte neutralisée. C’était à peine s’il avait regardé autour de lui quand on l’avait conduit ici pour qu’il établisse son poste de commandement. Quatre rues dont la défense avait été organisée en hâte l’isolaient du secteur des combats. Ils pouvaient toujours lancer une passerelle vers un immeuble voisin si les choses se mettaient à tourner mal. Et c’était une bonne chose pour le moral des troupes qu’il demeure dans le secteur dangereux.
Il s’adressa à un officier subalterne :
« Descendez à l’entrée de l’immeuble. Appelez tous les ascenseurs et rendez-les inutilisables à l’exception d’un seul. Faites-le surveiller étroitement, ainsi que l’escalier. Occupez-vous en personne de m’amener les prisonniers. Vos commentaires ? »
« Je vais envoyer deux équipes pour poser des câbles et s’assurer que les immeubles voisins sont sûrs. »
Évidemment ! se dit McKie tout en hochant la tête en signe d’acquiescement.
Seigneur ! Comme ces gens étaient capables de réagir merveilleusement face aux urgences ! Ils étaient aussi efficaces et tranchants qu’un rasoir bien affûté.
« Allez-y », dit-il.
Il attendit moins d’une dizaine de minutes avant qu’on lui amène son premier captif. C’était un jeune Gowachin dont les paupières étaient marquées par de curieuses cicatrices en volute, légèrement plus pâles que le vert du visage.
Les deux hommes qui le maintenaient s’arrêtèrent sur le seuil. Le Gowachin se laissait faire sans résister. L’officier subalterne qui les avait accompagnés ressortit en fermant la porte.
L’un des deux hommes, le plus âgé, à la physionomie étroite, désigna le prisonnier du menton en demandant :
« Que faisons-nous de lui ? »
« Attachez-le sur une chaise. »
McKie étudia attentivement le Gowachin tandis que l’ordre était exécuté.
« Où a-t-il été capturé ? » demanda-t-il.
« Il tentait de s’enfuir de l’immeuble en empruntant une canalisation d’égout. »
« Il était seul ? »
« Je l’ignore. C’est le premier de tout un groupe de prisonniers. Les autres attendent dehors. »
Ils avaient fini d’attacher le Gowachin et prirent position juste derrière lui.
Le captif était vêtu d’une combinaison noire dont l’échancrure caractéristique en dégageait ses ventricules. Le vêtement était déchiré ou troué en plusieurs endroits. Apparemment, on l’avait traité sans ménagement. McKie réprima un frémissement de pitié. Les marques sur ses paupières excluaient toute autre considération que les plus urgentes nécessités dosadies.
« On aurait pu vous ôter mieux que ça le tatouage qui indiquait votre phylum », dit-il sans autre préambule. Il avait reconnu tout de suite le motif des Nageurs de Fond. C’était un phylum relativement mineur, aux effectifs peu nombreux mais à l’amour-propre assez chatouilleux.
Le jeune Gowachin battit des paupières à plusieurs reprises. McKie s’était adressé à lui sur un ton si désinvolte qu’il lui avait fallu plusieurs secondes pour que la surprise s’inscrive sur son visage.
« Voulez-vous me dire votre nom ? » reprit McKie du même ton détaché.
« Grinik. »
Il avait répondu presque malgré lui.
McKie demanda à l’un des deux gardes de lui apporter de quoi écrire. Il inscrivit le nom du Gowachin sur une feuille de papier et le fit suivre de l’identification de son phylum.
« Grinik, des Nageurs de Fond », articula-t-il posément. « Depuis combien de temps vous trouvez-vous sur Dosadi ? »
Le Gowachin aspira une bonne goulée d’air par ses ventricules, puis demeura silencieux. Les gardes semblaient déroutés. L’interrogatoire ne ressemblait pas du tout à ce qu’ils attendaient. McKie lui-même ne savait pas à quoi il devait s’attendre. Il était encore en train de digérer le choc qu’il avait eu en reconnaissant le tatouage mal effacé.
« Dosadi est une toute petite planète », reprit-il.
« L’univers d’où nous sommes issus tous les deux est un endroit très vaste, qui sait à l’occasion se montrer extrêmement cruel. Je suppose que vous n’êtes pas venu ici dans l’idée d’y trouver la mort. »
Si ce Grinik ignorait les sinistres plans de ceux qui l’avaient envoyé, cela apparaîtrait bientôt. La phrase de McKie pouvait être interprétée comme une menace personnelle plus immédiate que celle qui pesait globalement sur Dosadi. Restait à voir comment Grinik allait réagir.
Le jeune Gowachin hésitait encore.
Dans le doute, garde le silence.
« Vous me semblez avoir été correctement formé pour cette mission », fit McKie. « Mais je doute qu’on vous ait tout expliqué. Même en ce qui concerne les quelques détails essentiels à votre survie. »
« Qui êtes-vous ? » voulut savoir Grinik. « Comment osez-vous parler ici de choses qui… »
S’interrompant, il tourna légèrement la tête vers les deux gardes qui se tenaient toujours derrière lui.
« Ils savent tout sur nous », mentit McKie.
Il percevait maintenant le subtil parfum de la peur gowachin, une essence rare qu’il n’avait connue qu’en quelques occasions. Les gardes l’avaient senti aussi et ils arboraient un léger sourire pour montrer qu’ils connaissaient son importance.
« Vos maîtres vous ont envoyé ici pour mourir », reprit McKie. « Ils le paieront probablement très cher. Vous voulez savoir qui je suis ? Je suis Jorj X. McKie, légiste auprès du barreau gowachin, Saboteur Extraordinaire, lieutenant principal de Keila Jedrik, qui sera d’ici peu à la tête de toute cette planète. Je vous requiers formellement de répondre à mes questions, car la Loi est en jeu. »
Dans les mondes gowachins, c’était la plus puissante des sommations. Grinik fut ébranlé.
« Que voulez-vous savoir ? »
Il articulait avec peine.
« Votre mission sur Dosadi. Vos instructions précises et celui qui vous les a données. »
« Nous sommes vingt en tout. Nous sommes envoyés par Mrreg. »
Ce nom ! Les résonances qu’il avait dans la tradition gowachin avaient de quoi déconcerter McKie. Après un instant de pause, il déclara : « Poursuivez. »
« Deux autres parmi les vingt sont derrière cette porte. »
Il accompagna ses mots d’un geste de la main, plaidant visiblement pour ses compagnons captifs.
« Quelles étaient vos instructions ? »
« Faire sortir les nôtres de cet affreux endroit. »
« Combien de temps ? »
« Il ne reste que… soixante heures. » McKie exhala un long soupir. Ainsi, Aritch et compagnie l’avaient laissé tomber. Ils avaient décidé de détruire Dosadi.
« Où sont les autres membres de votre groupe ? »
« Je l’ignore. »
« Vous formez, de toute évidence, un commando de réserve spécialement entraîné en vue de cette mission. Vous rendez-vous compte des faiblesses de votre formation ? »
Grinik demeurait silencieux.
McKie réprima une vague de désespoir et jeta un coup d’œil aux deux gardes. Il savait très bien qu’ils lui avaient amené ce prisonnier en premier parce qu’il faisait partie des trois qui n’étaient pas originaires de Dosadi. Jedrik, naturellement, leur avait donné des instructions en ce sens. Beaucoup de choses, maintenant qu’il possédait cette perception nouvelle, étaient devenues claires. Jedrik avait exercé un maximum de pression pour que les Gowachins de l’autre côté du Mur de Dieu se découvrent. Mais elle n’imaginait pas de quoi ils étaient capables pour l’arrêter. Il était temps qu’elle sache à quel genre de poudre elle avait mis le feu. Broey aussi devait être mis au courant – surtout lui – avant qu’il ne fasse partir d’autres missions-suicides.
La porte s’ouvrit et l’officier subalterne qui était sorti un moment avant s’approcha de lui pour lui parler à voix basse.
« Vous aviez vu juste, pour le piège. Nous avons miné tout le secteur avant de nous retirer. Ils ont été pris comme des rats. La porte ne risque plus rien. Le dernier immeuble a été nettoyé. » McKie plissa les lèvres :
« Conduisez les prisonniers chez Jedrik. Prévenez-la de notre arrivée. »
Une lueur de surprise effleura le regard de l’officier subalterne.
« Elle est au courant. »
Il hésitait cependant encore.
« Qu’y a-t-il ? » demanda McKie.
« Il y a ici un prisonnier humain qu’il faudrait que vous interrogiez avant de partir. »
McKie prit le temps de la réflexion. Jedrik était au courant de son arrivée. Jedrik savait ce qui s’était passé ici. Elle avait entendu parler de ce prisonnier humain. Elle voulait qu’il l’interroge. Oui… évidemment. Elle ne laissait rien au hasard… selon ses propres critères. Eh bien ! Elle allait devoir changer ses critères. Mais peut-être le savait-elle aussi.
« Son nom ? »
« Havvy, C’est Broey qui le tient, mais, il n’y a pas longtemps, il était au service de Jedrik. Elle vous fait dire que c’est un rejeté, qu’il a été contaminé. »
« Amenez-le. »
En voyant Havvy, McKie fut surpris. À la surface, c’était un personnage falot et insignifiant, avec une bonne dose de rodomontade évidente sous un masque d’initiation secrète. Il portait un uniforme vert et un brassard de chauffeur. L’uniforme était froissé, mais aucune déchirure n’était visible. Il avait été traité avec un peu plus de ménagements que le Gowachin qu’on était en train de faire sortir. Havvy le remplaça sur la chaise. D’un geste, McKie fit savoir qu’il ne voulait pas qu’on l’attache.
Un tourbillon de questions incontrôlées dansait dans la tête de McKie. Il se sentait pris par le temps. Plus que soixante heures ! Pourtant, il avait l’impression de presque pouvoir toucher du doigt la solution du mystère dosadi. D’une minute à l’autre, il allait peut-être connaître les noms et les motivations réelles de ceux qui avaient donné naissance au monstre. Havvy ? Il avait été au service de Jedrik. De quelle manière ? En quoi était-il un rejeté ? Un contaminé ?
Un tourbillon de questions, oui !
Havvy demeurait tendu sur son siège. De temps à autre, il jetait un coup d’œil autour de lui ou à l’une des fenêtres. Dehors, on n’entendait plus aucune explosion.
Tandis que McKie l’étudiait à nouveau avec attention, un certain nombre d’observations s’imposèrent à lui.
Havvy était un homme de courte stature mais d’allure robuste. Il devait être capable de donner du fil à retordre à plus d’un adversaire. Il était difficile de lui attribuer un âge, mais on pouvait dire avec certitude qu’il n’était pas dosadi. Un membre de l’équipe de Grinik ? Hautement improbable. Qu’était-il, alors ? Il ne dévisageait pas les gens à la manière dosadie, en cherchant à évaluer automatiquement leur statut social. Il avait des réactions trop lentes. En outre, une grande partie de ce qui chez lui aurait dû rester souterrain affluait directement à la surface. Oui, c’était le critère premier. Sur Dosadi, presque tout se passait au-dessous du premier niveau de réalité. McKie en était le premier ennuyé. C’était une chose à laquelle Aritch et ses conseillers ne l’avaient pas préparé. Il lui aurait fallu une vie entière pour assimiler toutes les nuances qui remplissaient l’existence sur cette planète. Malheureusement, il ne lui restait qu’un peu moins de soixante heures.
Toutes ces pensées avaient traversé l’esprit de McKie en quelques secondes. Ayant pris sa décision, il fit signe aux gardes et aux autres de se retirer.
L’un des officiers appartenant à la sécurité fit mine de protester, mais McKie, d’un regard, lui intima le silence. Puis il avança une chaise et s’assit face au prisonnier.
Lorsque la porte se fut refermée derrière le dernier homme, McKie attaqua :
« On vous a envoyé ici exprès pour me contacter. »
Ce n’était pas l’entrée en matière attendue par Havvy. Il regarda McKie avec une fixité un peu perplexe. Une porte claqua dans le couloir, puis plusieurs autres. On entendit des bruits d’allées et venues rapides. Une voix amplifiée par un communicateur ordonna :
« Dégagez les prisonniers ! »
Havvy se mordit la lèvre supérieure. Il n’essaya pas de protester. Un soupir monté du plus profond de lui-même le fit frissonner, puis il demanda :
« Vous êtes bien Jorj X. McKie, du BuSab ? »
Celui-ci, les lèvres plissées, émit un sifflement perplexe. Havvy doutait de ses propres sens ? Étonnant. McKie, hochant la tête, continua d’étudier son prisonnier.
« Vous ne pouvez pas être McKie ! » fit Havvy.
« Haaa ! » laissa échapper malgré lui McKie.
Quelque chose venait de le frapper chez Havvy. Il voyait son corps bouger, il entendait parler sa voix, mais le regard ne suivait pas.
McKie repensa à quelque chose qu’avait dit la Calibane, Fanny Mae. Un très léger contact. Abruptement, une certitude se fit en lui. Quelqu’un d’autre que Havvy regardait par ses yeux, Mmmm… Aritch et compagnie contrôlaient l’entité calibane qui maintenait la barrière autour de Dosadi. Cette entité pouvait contacter à tout moment un certain nombre de gens à la surface de Dosadi. Ainsi, elle était au courant de tout ce qu’ils voyaient ou apprenaient. Dosadi devait être truffée d’espions de cette sorte, spécialement entraînés à dissimuler les effets de la transe de communication. Impossible de dire combien d’agents Aritch devait avoir ici.
Les autres habitants de Dosadi pouvaient-ils rester éternellement ignorants d’un tel état de choses ? McKie en doutait sérieusement.
« Et pourtant c’est bien ça », fit Havvy. « Jedrik est encore en train de chercher le moyen de… » Il s’interrompit de lui-même.
« Vous avez dû bien l’amuser avec toutes vos gaffes », déclara McKie. « Mais je peux vous assurer que vous n’amusez pas du tout le BuSab. »
Un air de jubilation modifia l’expression de Havvy.
« Non ; elle n’a pas encore pu effectuer le transfert. »
« Le transfert ? Quel transfert ? »
« Vous n’avez pas encore compris comment Pcharky est censé lui racheter sa liberté ? »
McKie fut ébranlé par ce tour nouveau.
« Expliquez-le-moi. »
« Il doit transférer votre identité dans le corps de Jedrik et vice versa. Je crois qu’elle avait l’intention d’essayer avec moi, à un moment, mais… »
Il haussa les épaules.
L’effet fut celui d’une bombe dans la connaissance nouvellement sensibilisée de McKie. Rejeté ! Contaminé ! Échange corporel ! McKie se fit accusateur :
« C’est Broey qui vous envoie ! »
« Naturellement », répliqua l’autre, agressif.
McKie refoula sa colère. Les subtilités dosadies ne le déconcertaient plus autant qu’au début. Il avait simplement l’impression d’effeuiller une couche de dissimulation après l’autre. À chaque nouvelle strate, on avait l’impression de découvrir la vérité. Mais c’était en réalité un piège que l’univers tout entier tendait aux imprudents. C’était le mystère ultime, et McKie détestait les mystères. Certains disaient que c’était un trait indispensable pour un agent du BuSab. On élimine mieux ce que l’on déteste. Cependant, sur cette planète, tout ce qu’il découvrait contribuait seulement à lui faire mesurer l’étendue de son ignorance en ce qui concernait les mystères précédents. Et il venait de découvrir quelque chose de nouveau sur Jedrik. Il ne doutait pratiquement pas que le messager humain de Broey eût dit la vérité.
Pcharky avait su maîtriser les complexités du transfert d’ego pan spechi. Il avait accompli cela sans utiliser un Pan Spechi comme sujet, à moins que… oui… cela augmentait les implications contenues dans l’histoire de Tria. Leur expérience sur les Pan Spechi avait pris des proportions encore plus grotesques.
« Je veux parler directement à votre moniteur caliban », annonça McKie.
« Mon… quoi ? »
La dissimulation était si maladroite que McKie se contenta de renifler avec mépris. Il se pencha en avant :
« Je veux parler directement à Aritch. Faites en sorte qu’il reçoive mon message sans aucune erreur possible. »
Le regard de Havvy devint légèrement vitreux. Il frissonna de la tête aux pieds.
McKie sentit s’insinuer dans sa conscience les premiers filaments d’une communication calibane. Il la rejeta énergiquement.
« Pas de ça ! Je parlerai normalement, par l’intermédiaire de votre agent. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, Aritch. Les responsables de ce cauchemar dosadi ne pourront jamais courir assez vite, assez loin ni assez longtemps pour s’en tirer indemnes. Si votre but est d’offrir tous les Gowachins de l’univers comme cibles à la violence, vous avez choisi la bonne méthode. D’autres que vous, en particulier le BuSab, sont capables d’utiliser la violence de masse, si vous les y forcez. Ce n’est pas une perspective agréable. Mais si vous refusez d’adhérer à votre propre loi et de respecter la relation d’honneur qui lie le client à son légiste, votre infamie sera révélée au grand jour. Des milliards de Gowachins innocents, en même temps que vous et vos comparses, dont le statut légal reste encore à déterminer, devront payer le prix du sang. »
Les sourcils de Havvy s’abaissèrent en signe de perplexité.
« Infamie ? »
« Ils ont l’intention de faire sauter Dosadi. »
Tassé au creux de sa chaise, Havvy lui jeta un regard fulgurant.
« Vous mentez. »
« Même vous, Havvy, vous êtes capable de reconnaître la vérité. Je vais vous libérer et vous faire franchir nos lignes. Vous irez retrouver Broey pour lui dire ce que vous venez d’apprendre. »
« C’est un mensonge ! Ils ne peuvent pas… »
« Demandez-le vous-même à Aritch. »
Havvy n’essaya même pas de protester : « Quel Aritch ? » Il se leva brusquement de son siège.
« Je le ferai. »
« Et n’oubliez pas de dire à Broey qu’il ne nous reste même pas soixante heures. Aucun de nous qui sommes immunisés contre le lavage de mémoire n’aura la moindre chance d’en sortir vivant. »
« Nous ? »
McKie hocha silencieusement la tête. Oui, je suis devenu dosadi, maintenant, songea-t-il. À haute voix, il déclara :
« Déguerpissez. »
Il sourit intérieurement lorsque l’officier subalterne ouvrit la porte juste au moment où Havvy allait sortir.
« Occupez-vous de cet homme », dit-il. « Je serai prêt à partir dans quelques instants. »
Sans se préoccuper de savoir si l’officier subalterne avait compris ou non la nature de la mission qu’il venait de lui assigner, McKie ferma les yeux pour méditer. Il restait le problème de Mrreg, qui avait envoyé vingt Gowachins de Tandaloor pour évacuer les siens de cette planète. Mrreg… c’était le nom du monstre mythique qui avait mis si radicalement à l’épreuve les Gowachins primitifs qu’il les avait presque exterminés et qu’il avait fixé la structure de leurs instincts fondamentaux.
Mrreg ?
Était-ce un nom de code, ou le nom réellement utilisé par un Gowachin ? Peut-être encore un rôle, tenu par quelque personnage ?